Miroir grand teint


Ce billet est publié dans le cadre des Vases Communicants, une idée de François Bon et Scriptopolis: « chaque premier vendredi du mois, chacun écrirait sur le blog d'un autre... »

Plaisir (renouvelé) de recevoir aujourd'hui Dominique Hasselmann, tandis que j'interviens sur son blog Métronomiques.

La liste des participants est consultable sur ce blog, mis à jour par Brigitte Célérier. 

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Quand elle a franchi le seuil du bar – elle aimait son enseigne de néon rouge qui proclamait violemment son nom, Le Spot inattendu – il lui a semblé tout de suite que les regards se dirigeaient vers elle et elle seule. La musique du juke-box ne s’était quand même pas éteinte brutalement ou les disques qui tombaient en cascade mis à faire du surplace. Mais, par sa présence soudaine, elle avait créé une sorte de stupeur, de silence, de respect et d’admiration qui lui faisaient toujours intimement plaisir. Elle savait qu’elle créait le désir comme la pluie appelle invariablement, un beau jour, le soleil.

Les couples présents se demandaient sans doute ce qu’elle venait faire ainsi dans ce lieu, seule, non accompagnée, comme une caravelle qui suit sa route sans se soucier des ports ni des portulans. Elle naviguait de manière impériale, rien ne semblait pouvoir l’atteindre, on imaginait une Greta Garbo de notre temps.

Elle se dirigea vers le bar, se hissa sur un haut tabouret, croisa ses longues jambes aux bas noirs, et commanda un Mojito : le barman l’avait presque deviné car ce n’était pas la première fois qu’elle exprimait ici la même commande. Le cocktail était glacé et la menthe verte parfumait agréablement l'alcool à la saveur exotique.

– Vous attendez quelqu’un ? dit le barman, empiétant quelque peu sur ses prérogatives.
– À votre avis ?
– J’en prépare un deuxième ? rétorqua le barman, pour indiquer discrètement qu’il savait, comme tout serveur sartrien, jouer son rôle à la perfection.
– Vous êtes très intelligent ! lui répondit la jeune femme.

Les murs du bar étaient recouverts de photos en noir et blanc : paysages parisiens (rues, carrefours, piétons lointains, bus, voitures, deux-roues : le va-et-vient ordinaire, mais comme figé par une baguette magique qui le rendait acceptable voire aimable) et quelques portraits en gros plans de modèles féminins et masculins. Chaque cliché était signé Harlong, une petite étiquette avec un prix indiquait qu’ils se laissaient acheter.

Le brouhaha reprenait le dessus, les conversations leur fil, elle était enfin laissée libre de siroter sa boisson. Parallèlement aux papotages, bavardages et discussions, Chuck Berry rendait maintenant hommage à Beethoven.

Tout à coup, elle sentit une petite tape sur l’épaule : elle se retourna et l’aperçut.

– Vous voilà enfin, cher Jean-Philippe !
– Mais oui, vous n’aviez rien à craindre, Solange, je suis toujours ponctuel pour mes rendez-vous !, lui dit l’homme qui arborait quelques taches de rousseur sur la figure (il aimait les nommer ses éphélides), sur les mains et sans doute ailleurs.
– Je vous ai commandé un Mojito, mais si nous allions nous asseoir là-bas, à une petite table ?

Le couple ainsi formé – et rendu à l’orthodoxie du lieu – traversa la salle jusqu’à un guéridon à l’ancienne qui faisait l’angle en face du comptoir. Le serveur apporta les deux boissons.

Sur le mur, au-dessus de la banquette, était suspendu un grand miroir : Solange pouvait regarder ainsi Jean-Philippe en même temps que l’ensemble du décor derrière lui. Les habitués buvaient, riaient fort, un type embrassait sa compagne de manière interminable, comme s’il faisait un concours de durée pour le Guinness Book (il devait confondre avec une pinte irlandaise).

La conversation entre eux avait démarré sur le quotidien, les soucis domestiques, l’art du jardinage, puis embrayé sur la littérature, Internet, le chant vocal, les projets de vacances. La main de Jean-Philippe s’était posée sur celle de Solange qui ne l’avait pas retirée. Sa bouche affolante, ses yeux clairs, le mouvement de ses cheveux longs marquaient un acquiescement tangible à cette manœuvre qu’aurait approuvée Stendhal.

Comme elle désirait vérifier si sa coiffure n’était pas trop désordonnée, Solange s’était légèrement décalée pour essayer de s’apercevoir dans la glace qui lui faisait face. Mais, et cela lui sembla tout à coup incroyable, elle ne se voyait pas dans le reflet. Les personnages du bar étaient présents, sauf elle.

Etait-ce un simple effet d’optique, l’éclairage qui l’éblouissait ? Elle pencha la tête à gauche, puis à droite – celle de Jean-Philippe occupait le centre du cadre -  mais, peine perdue, elle ne se retrouvait plus, elle n’existait plus !

Intrigué par ce manège, Jean-Philippe lui demanda :

– Vous avez un problème, Solange ?
– Oui, figurez-vous (si j’ose dire !) que je ne m’aperçois pas dans le miroir qui est derrière vous…
– Comment cela, vous plaisantez ?
– Non, je vous assure : je distingue bien tout le monde, le couple qui se bécote, celui qui se chamaille de manière pénible, mais moi, je ne suis plus là !
– Allons, il doit s’agir d’un phénomène de réflexion (à tous les sens du terme), une disposition de l’éclairage qui crée cette impression.. Ou alors, peut-être, la boisson ?
– Je n’ai bu qu’un seul Mojito, mais je crois que je vais vite en commander un deuxième !
– Alors, je vais faire comme vous ! Ne nous laissons pas impressionner par un miroir même grand teint (on connaît trop la phrase de Cocteau), regardez-moi au lieu de chercher votre image insaisissable, laissez-moi vous montrer qu’elle ne saurait jamais être réelle sur une telle surface…

Jean-Philippe se pencha alors vers elle, lui prit le visage dans ses mains piquetées de roux et lui baisa la bouche. Le velouté de son rouge à lèvres se mêlait avec une parfaite harmonie au goût du rhum cubain comme dans un premier sursaut de révolution.






texte : Dominique Hasselmann
photo : Dominique Autrou


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Commentaires

  1. c'est comme assister à un film (sauf que, comment représenter cet effacement ?)

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  2. Emporté par sa magie intelligente j'ai lu tout ce texte en suspens, que F.S.Fitzgerald mais aussi J.P.Sartre auraient aimé, ne voyant l'image qu'après conclusion. J'ai admiré l'image et je suis retourné une deuxième fois sur le texte, en le savourant selon une nouvelle perspective (avant c'était la Marine, après un endroit plus lumineux, peut-être dans la rive gauche.) Compliment pour cette rencontre heureuse des deux Dominique !

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  3. "La beauté ne se reflète pas"...Ah, la destruction des certitudes classiques!

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  4. @ brigetoun : peut-être par des glissements progressifs...

    @ Giovanni Merloni : Sartre avait un léger problème de vision.

    @ versus : l'art du photographe est d'inverser les rôles !

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  5. Astucieuse création pour répondre à cette photo. Texte palpitant et inachevé dont on aimerait bien lire la suite...

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  6. Réponses
    1. Alors, saisissez vite la plume !

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    2. il me fait souvenir de Jack ("tout ce travail et pas d'amusement fait de Jack un mauvais garçon") au bar de cet hôtel, la photographie (comme un miroir au mur), et ce "shining" qui rode... PdB

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    3. @ christiane : c'est elle qui doit se saisir de moi !

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    4. @ Anonymous : il manque juste le labyrinthe...

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  7. Merci Dominique et, je n'ai ni crainte ni doute, à bientôt.

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  8. Merci Dominique (A) de nous avoir livré cette belle histoire que l'on aimerait voir poursuivie par Dominique (H) malgré sa défection métronimique...

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  9. @ Dominique Autrou : merci.
    @ Francesca : on verra..............

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  10. Un grand moment : l’éclat de cette mystérieuse photo et la beauté de ce texte, m’ont enchantée, suspens, mystère et amour, tout y est.
    J’ai beaucoup aimé suivre cette histoire au travers de votre miroir sans teint, mais si brillant pourtant !

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