Au prodigieux réveil

Au prodigieux réveil,
démasqué par les fantômes de la chambre à coucher
l'ombre des meubles est déjà celle des arbres
un matin d'hiver au solstice
quand les nuages jouent avec le fond diffus

L'odeur de cuisson du pain envahit bientôt la maison
et c'est toujours la même magie
le même souvenir des mains de ma grand-mère au pétrissage
dans le bol en pyrex
la porte de la cuisine ouvrait vers l'ouest, vers le jardin

C'est dans cette cuisine que j'ai pris ma première photo
avec l'Instamatic offert à Noël
on y voyait (de vive mémoire, je ne l'ai jamais retrouvée)
le timbre, le robinet, les carreaux de faience blanche, le haut de l'égouttoir
un flacon tout jaune de liquide vaisselle Paic citron ; la photo était bien nette

Le format carré avait le charme d'un photo prise au Rollei
l'oeil du petit garçon à hauteur du nombril d'un adulte
ma mère me fit remarquer qu'il eût été préférable de cacher le produit vaisselle
avec la même voix que lorsqu'elle pestait contre les voitures
garées inconsciemment devant tel ou tel monument souvenir

Nous avons les mêmes mains que celles de nos aïeules
seul l'usage diffère, au gré de nos rencontres
sous la farine que je malaxe, l'eau, le levain
je reconnais les mains de ma grand-mère
les mêmes douleurs aux jointures

(Les mains aux pires corvées
dans des régions pas nettes
ingrates et peu solvables
la mécanique du geste
satisfaction du soin prodigué)

Vers qui allaient ses pensées, dans ce moment précis
quand les mains caressaient l'appareil de simples ingrédients
les premiers ouvriers arrivaient à la scierie voisine
une cloche sonnait les 8 heures
je dormais encore

Ce sont les odeurs qui m'éveillaient
par la fenêtre on voyait un bout de la route d'Argol dans la brûme
les sapins avaient l'odeur du pain d'épice
lorsqu'on brûlait des branches arrachées par le vent
le mélange était épatant

Les mains de nos mères courbent nos colonnes vertébrales
nous fléchissons dans un mouvement réciproque
lorsque tu empoignes, le soir, la rampe d'escalier
tu remontes le même fil d'un arbre généalogique des caresses
dont le bois a gardé toutes les mémoires



Une grand-mère, son petit-fils et sa petite-fille ; vers Lanvoy, années 50 ; auteur(e ?) inconnu(e)

Commentaires

  1. Ce poème m'est bon et chaud, de mains et de mémoire, une tendresse palpable.
    Merci, Dominique.

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  2. Michel et Colette… et tante Marie (?), tout ce petit monde en Finistère. Années 50… merveilleuses dans ma mémoire. « Le passé est une bien belle chose par la couleur qu’il donne au présent » (Jacques Rivière).
    On vous embrasse, à très vite,
    J.

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    1. Merci Jacques. Il est vrai que tu m’avais précédé dans ces territoires de l’enfance !

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