Vietnam, printemps 2026, #12

Dans un texte précédent j'écrivais que nous ne verrions pas la mer. Ici, la mer de Chine. C'était vrai, mais aussi c'était faux. Nous allions en voir un bras, un échantillon. Je reste persuadé que la mer n'existe que dans les livres, par exemple ceux de Joseph Conrad, ou même ceux de Jules Verne, a fortiori lorsqu'on les a lus jeune ; il est alors difficile de les oublier, avec leur puissance immatérielle, mais ce n'est pas incompatible avec l'idée de se balader auprès. Le plus étonnant restant que, alors que cette courte balade en bateau dans une baie proche de celle d'Ha Long, mais préférée par le guide probablement pour des considérations d'ordre pécuniaire, ou bien de saleté présumée (mais ici ce n'était guère mieux, entre bouteilles en plastique flottant sur l'eau et cabines aux odeurs de gasole), n'allait pas me laisser un souvenir impérissable, contrairement aux saletés dérivantes (je fais aussi l'impasse sur le ridicule d'une séance de Tai-Chi, à l'aube, sur le pont supérieur - comme les airs du même nom, dans les odeurs de fuel), lorsque je revois les photos je me rends compte du pouvoir de la brume ; décidément, on s'y croirait (et l'on en revient toujours, sensiblement, au souvenir du carrousel de diapos de l'aïeul dont les séances fusillaient autrefois les dimanches après-midi). Par conséquent, et puisque nous sommes dimanche, sourions à l'idée qu'ici aussi on peut zapper.

En revenant vers Hanoi, près du port de commerce on passe devant une usine gigantesque intitulée Vinfast. C'est un constructeur automobile d'à peine dix ans d'âge, mais beaucoup de voitures dans le pays se distinguent par un grand V au dessus de la calandre. Un peu plus loin, un ensemble immoblier Vingroup loge les employés et les cadres du groupe. On trouve aussi, financée par le même, une université. Et puis des commerces, des espaces de loisirs ; un cimetière. C'est un peu le Familistère de Guise, ou le phalanstère de Noisiel, à la puissance V.
Un peu plus bas, le long du fleuve Rouge, l'état vietnamien a laissé la Trump Organization acheter 900 ha de terres agricoles afin d'y étaler un golf. Tout ceci dans un but diplomatique, évidemment. 80.000 dongs le mètre carré, soit le prix de deux bols de phô. Dans les petits cimetières au milieu des champs, certains ont déjà commencé à déplacer leurs morts.

Quarante-huit heures plus tard nous prenons le train à Hanoi en direction de Hué. C'est un train de nuit, réputé pour être inconfortable et bruyant. Dans les faits, pas du tout, bien au contraire il est assez luxueux et en dépit de la climatisation guerrière nous allons dormir dans un rythme calme, enroulé dans une couverture en polaire. Le lendemain matin les rizières se déroulaient à perte de vue et les abords de l'aristocratique Hué semblaient très provinciaux. L'instant d'un court-circuit mémoriel j'ai eu l'impression d'arriver au Mans avant l'invention du TGV, quand les petits jardins potagers arrivaient encore jusqu'au niveau de la voie.


























(à suivre...)

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