Simultanément
Avant de quitter une exposition locale (une expo intelligemment conçue et bien documentée) où se trouve présentée, en particulier, l'oeuvre de la photographe franco-iranienne Isabelle Eshraghi, en regard de témoins ayant vécu dans les « baraques » normandes d'après-guerre, dites de la reconstruction, on pouvait lire ces quelques mots de Robert Byron, extraits de son livre la Route d'Oxiane, reproduits sur une affiche :
« La beauté d'Ispahan s'insinue en vous presque à votre corps défendant. Vous roulez à l'aventure entre des rangées de troncs blancs, sous des voûtes de ramilles scintillantes, le long de dômes bleu turquoise et jaune printanier qui s'élancent dans le bleu violet d'un ciel limpide. Vous suivez la rivière semée de fantasques bancs de sable, piégeant ce bleu dans son argent boueux, bordée de bosquets où la sève crie. Vous traversez des ponts de briques d'un caramel pâle, étage sur étage d'arches éclatant en pavillons superposés. Et avant même que vous n'en ayez pris conscience, Ispahan s'est fait indélébile, a silencieusement glissé son image dans cette galerie des lieux à qui chacun voue un culte secret. »
On pense, simultanément, à Donald Trump qui bombarde l'Iran. Ce faisant, DT bombarde la beauté, son ennemi numéro un. Là où passe DT, l'immondice et la vulgarité prospèrent dans un royaume de mauvais goût. Le coût humain est considérable. Un texte de Philippe Sollers paru en 1994, intitulé la Guerre du goût, était annoncé ainsi :
Ce travail [...] ne vise à aucune respectabilité institutionnelle. Il n'est pas un "recueil" de textes déjà publiés mais un véritable inédit puisqu'il a toujours été calculé pour avoir, trait par trait, sa signification comme ensemble. Il n'appartient à aucun parti ; ne prêche aucune issue collective ; n'incarne ni le Juste ni le Bien ; ignore la corruption ; ne défend qu'une immense minorité menacée, celle des créateurs de tous les temps. Il est habitué depuis longtemps, ce travail, à être traité comme secondaire ou superflu par les pouvoirs économiques et politiques, par le réflexe paternaliste ou la dérision populiste. [...] Le préjugé veut sans cesse trouver un homme derrière un auteur : dans mon cas, il faudra s'habituer au contraire.
Le titre du livre, *la Guerre du goût, doit être lu rigoureusement au pied de la lettre. Armes à la main. Parce qu'à plus ou moins long terme, l'agression du mauvais goût provoque(ra) des hécatombes.
J'y pensais, simultanément, en réactivant Netflix, un avatar du premier confinement. On connait le principe de cette juteuse usine à fictions normées et répétitives. Toutefois, une série dystopique avait retenu mon attention, émergeant dans l'insondable immensité de navets : Black Mirror. Réactivant mon compte, je suis retourné regarder l'un des épisodes, intitulé Eulogie (« louange », ou « éloge » en grec ancien). Pour résumer l'action, un homme solitaire se voit approcher par une généalogiste successorale à la suite du décès de son ancienne petite amie. Un amour de jeunesse, en fait. Afin de constituer une réserve de souvenirs utilisables lors de la cérémonie des obsèques, la généalogiste initie le personnage à un système permettant aux utilisateurs de pénétrer à l'intérieur de vieilles photos et d'y revivre les émotions oubliées. Une fois admise la douce horreur du principe (la série excelle à documenter les effets pervers du progrès lorsqu’il est victime de malveillance, espoir que projettent les despotes de tout crin), on apprend que l'homme dont il question, solitaire quelque peu désabusé, a conservé plusieurs vieilles photos où apparait, parfois à ses côtés, son ancienne petite amie, mais qu'à la suite d'une mésaventure dont au connaîtra la cause in fine, le visage de celle-ci a été lacéré au couteau, au point de disparaître complètement. D'ailleurs l'homme n'a plus vraiment de souvenir précis du visage de la fille, mais il va se prendre au jeu du dispositif en allant explorer quantité de photos oubliées et mutilées, à ses risques, et découvrant peu à peu un aspect des choses qu'il n'avait jamais imaginé.
En revoyant cet épisode, je n'ai pu m'empêcher de penser à La Maison vide de Laurent Mauvignier, dont l'épisode central a justement pour thème l'apparition dans les archives familiales d'un album photo du vingtième siècle, où sur les photos de famille une seule personne a pour caractéristique d'avoir le visage effacé, scarifié, découpé au couteau ou aux ciseaux. On apprendra bien vite l'explication de cet effacement volontaire. Il est amusant de penser que l’écriture du roman aurait pu commencer aux alentours de la sortie de cette série. On se gardera bien d’en déduire quoi que ce soit d’autre qu’une coïncidence.
Je malaxais doucement en tête, comme dans le va-et-vient ultime du tambour d'une machine à laver en fin de cycle, ces idées inutiles et simultanées en remontant le chemin creux à l'impeccable tracé balistique qui mène de la Soulle à Courcy. Ainsi doit se trouver alenti le surfeur pris au piège de son « tube », lorsque par mégarde il se laisse aller au flagrant délit de l'idée fixe.
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