Sous votre autorité, madame la préfète

Il y a quelques jours de cela, au réveil, le son d'une pluie est entré par la fenêtre entrouverte. Une fois passé le temps qu'il fallait à mon esprit embrumé pour assimiler l'information, je me suis fait la remarque que cette pluie apparemment fournie était un réel bienfait : mis à part quelques averses anodines il n'avait pas plu dans la région depuis plus de deux mois, et les champs étaient secs comme rarement ils peuvent l'être.
Et puis le son de cette pluie s'est légèrement modifié, laissant penser à celui des vaguelettes au bord d'un lac de montagne, ou encore à celui que fait le papier en séchant sur les fils de l'étendoir lorsqu'il a été imbibé d'une substance révélatrice dans le jardin breton de Marc, Claude et Dominique. L'esprit partait déjà avec le vent.
Aussi curieux que celui puisse paraître, et après m'être assuré que la pluie n'avait rien à voir dans cette histoire, ce fut pour moi une grande surprise de constater que le bruit en question provenait du vent jouant dans les jeunes feuilles de maïs de l'autre côté de la route. Un maïs déjà élevé, avec sa fleur qu'on appelle catin, comme la poupée. C'est Francine qui m'avait appris ce mot, employé dans la Sarthe à Saint-Calais, et je m'étais étonné de cette dénomination, à mes yeux surprenante.

Jusqu'à présent la maison était entourée de champs entretenus en pâtures, où paissaient quelques génisses afin qu'elles engraissent, et d'autres pièces sont des prés fournissant du foin pour l'hiver. Un environnement peu contraint, pourrait-on dire, où le sol vit et respire. Jusqu'à ce qu'un nouvel agriculteur (le précédent étant mort prématurément), décide de modifier l’affectation des champs de pâtures au profit du maïs, qui est paraît-il de bon revenu. Non sans avoir bousillé quelques haies pluricentenaires au passage, afin que ses engins agricoles plus puissants que ceux du précédent puissent accéder aux parcelles sans trop d'efforts.

Je ne m'attarderai pas sur ces raisons, il faudra sans doute y revenir plus tard. Avoir une culture sous ses fenêtres n'est jamais bon signe, même si le semis de maïs, évidemment OGM, ne nécessite qu'une seule pulvérisation de désherbant peu après la semaison au mois de mai. En tout cas j'avais oublié le doux bruit des feuilles de maïs dans le vent, jamais réentendu depuis quelques séjours dans la Sarthe ou, beaucoup plus loin dans le temps, dans les larges plaines fertiles de l'Allier, et, encore plus loin, tout du long de la vallée de l'Isère.

« Sous votre autorité, madame la préfète », l'expression liminaire émanait d'un type en costard qu'on apercevait mal dans un coin de l'écran télé, tandis que la personne à qui il s'adressait, plus ou moins en gros plan tremblé, me fit penser immédiatement à une prof de lettre agrégée en fin de carrière, vieux souvenir subitement convoqué par la puissance de cet implacable et impeccable alexandrin, sous votre autorité madame la préfète, la dame en question donnant l'air d'avoir oublié son cartable (on allait se rendre compte dix secondes plus tard que c'était réeellement le cas, la dame ayant oublié ses papiers dans son bureau et faisant mine de s'y rendre, en plein direct télévisuel d’une chaîne d’info en continu focalisée sur les incendies gigantesques du sud-ouest de la France), puis dans un second temps je goûtai le parfum vieilli de la tournure de la phrase, très Cinquième République avec des relents d'Ancien Régime, et ces années des Trente glorieuses, pouvoir, sexe et trahisons. Molière, Jean Racine et Saint-Simon.

Quoiqu'il en soit il n'y avait pas de quoi rire, mais je ne pouvais m'empêcher de comparer ces deux modes de culture, le pin maritime et le maïs, soit des parcelles de la plus grande taille possible, avec rien d'autre qui pousse autour, et une faune limitée, presque choisie. Des prisons, par dessus le sol sans vie.

Citron jaune, poivron rouge, haricots verts, fève bleue, poivre noir. La ratatouille sera douce comme un paysage d'enfance. Francine est devenue arrière-grand-mère, peu après le 14 juillet, d'un petit garçon nommé Mahidine. Celui-ci pourra revendiquer des ascendances africaine, européenne, asiatique, arabe et antillaise. Sur l'instant j'ai pris cela à la légère, avec un mélange d'humour et de fatalisme, combien nous sommes peu de choses et au fond, minuscules, etc. Et c'est mon neveu Olivier qui m'a réveillé, avec aussi pas mal d’humour, mais exprimant au contraire une joie admirative à l'endroit d'une vie majuscule. Sic et nunc. 
À dix heures du matin il fait déjà trente degrés. Nouvelle norme, comme les étoiles ridicules de l'hôtellerie, jadis. Dans le jardin, le linge sèche en trente minutes. En effet, il va falloir se réveiller et garder les yeux ouverts.




(les deux photos ont été prises chez Louis-Marie Catta en son Jardin du Revers, hier après-midi 2 août 2026)

Commentaires

  1. Photos d’un jardin sans eau ( comme la boucherie, diraient d’approximatifs et vaseux tintinophiles) ni fleurs mais parfaitement architecturé où l’on se perd en allées et venues. Le jardinier du lieu nous accueille avec une sérénité et un calme bien à l’image du lieu. Courez-y, c’est le jardin du Revers, bel endroit en Cotentin.

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    1. Uniquement l’eau de pluie récupérée sur le toit de la maison, ai-je cru comprendre. C’est déjà une très bonne démarche, et je vous suis sur l’harmonie arcitecturale du lieu, mélange de complexité et de simplicité. J’y reviendrai sans doute dans un billet ultérieur, et dédié !

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  2. il y a tout de même de bonnes démarches... si elles pouvaient être assez fortes et nombreuses ...

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    1. Oui, une multiplicité d’idées privées… mais ce n’est pas de la politique, et sans geste politique…

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  3. Mais alors, cette pluie ? L'arrosage du maïs ou vraie averse ?

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