L’appentis voyageur
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Des trous dans la pelouse : rats, mulots, couleuvres ? Au bas mot, les taupes ont la sagesse d'élever un petit monticule de terre fraîche, histoire de se souvenir du temps qui passe. Ici, rien ; des trous pour table rase.
Un sanglier a dû venir s’esbrouffer devant la remise aux remorques, en attestent le petit labour et les traces profondes aux deux ongles distincts. Le sol est encore fécond, de la bête, de la bête.
Sous l'appentis, au milieu d'un capharnaüm a priori inextricable pour qui le regarderait pour la première fois — quand dans la réalité de l'utilisateur tout est à sa place et tombe impeccablement sous la main —, deux chaises en plastique vert. L'une a le dos fêlé, on l'évite. L'appentis, fermé sur deux côtés contre le mur de clôture, avec une simple vitre qui donne sur la vallée, est un milieu extrêmement rassurant. En ce moment on en a bien besoin. Sous son toit en tôles plates se trouvent quantité d'objets plus ou moins inoffensifs. On sait qu'il est possible, et même recommandé, d'aimer les objets pour leur existence même. Leur beauté intrinsèque, relèveraient-ils d'une industrie qu'on espérerait d'un autre siècle, moteurs, huile, essence, pétarades, peut susciter des vocations. Partant, le simple sécateur, dans sa simplicité qui le ferait passer pour une extension de soi-même, comme un stylo à bille ou un tire-bouchon, provoque des démangeaisons qui sont un rappel à l'urgence de s'en servir.
L'appentis a son côté ouvert au sud, par conséquent il y fait toujours bon. La chaise en plastique vert rapportée d'un autre jardin, celle dont le dos n'est pas fêlé avec ses accoudoirs profilés, est une incitation majeure à la volupté minimaliste. Mots croisés, rêvasseries et paresse y déploient leurs grandeurs. Lorsqu'une lessive est pendue au fil à linge au plein soleil de midi, on se croirait sous les tropiques.
Ce fauteuil, dans lequel il est si agréable de ne penser à rien, en rappelle toutefois d'autres, à la faveur parfois d'une mauvaise position. Il peut être le départ d'une ronde de souvenirs, chacun en appelant un autre avec des personnages se suivant comme dans une version mentale de la ronde de Schnitzler. Ce ne sont pas forcément des idées malheureuses.
Dans l'immédiat, rien à craindre. La seule jouissance de ne pas être dans l'inconfort, l’illusion que l’eau que l’on boit et l’air que l’on respire ne sont rien d’autre que des dons du ciel.
Il n'empêche,
Des avions de combat ont repris l'entraînement. Leur rugissement devient fréquent, presque toutes les semaines. On ne les entend pas venir, quelque part du côté de la mer, et ils s'entraînent au plus près du sol, parfois tard le soir lorsqu'il fait déjà nuit. On ne sait pas d'où ils viennent (c'est le principe, évidemment), mais l'effet de surprise est toujours le même, on s'imagine la terreur sur les populations avant même que leur feu se déclenche. Dans l'immédiat, on supposerait presque la lente diffusion d'un effet d'accoutumance, petite phrase accommodante : Préparez-vous, la guerre est proche, restez sur vos gardes, ces mots qui sont le contrepoint de l’apaisement généralisé lorsque la peste le dispute au choléra dans les lointaines campagnes : ne craignez rien, la situation est sous contrôle ; bref, les mots du pouvoir en place.
En ville, il y avait déjà eu une exposition de Lego. Ce mois-ci c'est une expo de Playmobil. Boum, boum, boum, boum, le bleu frappe aux tempes. Du calme, camarade. Dans l’après-midi exagérée, l’appentis possède sa propre gravité.

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